Plus jamais il n’y aura de clochers

L’eau coule. La pluie est un peu verdâtre, fine. C’est dimanche. Je pourrais dire que c’est un jour comme un autre. Les rues sont calmes. Comme à la campagne il y a longtemps, j’aurais pu entendre les oiseaux. La voisine m’extirpe de ma rêverie en ouvrant sa persienne. Elle passera le balai vers dix heures. Son rituel dominical. Avant, c’était la messe qui permettait de mettre la poussière sous le tapis. Les églises ont disparu. Il aura fallu deux cents ans. C’est étrange un bourg sans clocher. On ne rend plus hommage aux Morts. Les cimetières étaient saturés et Jésus était devenu une utopie qui ne méritait plus qu’on lui accorde quelconque intérêt. Les temps avaient changé. Plus de place pour les fables. Et plus personne pour s’occuper des cadavres. Dès la déclaration du décès effectuée, les Morts partaient à onze ou seize heures, en camion réfrigéré. Tests et autopsies étaient réalisés pour collecter les données d’amélioration de la lignée, et ils étaient plongés dans un grand bain d’acide, pour réduire les coûts de crémation. Les énergies fossiles avaient presque disparu et les énergies renouvelables étaient limitées :  il n’y avait plus de bois pour la fabrication des cercueils. Pas d’église, pas d’enterrement, pas de cimetière. ça réglait un certain nombre de problèmes. De toute façon, qui s’agenouillait et priait devant une tombe ? Plus personne. Avant, on s’y rendait le jour des funérailles, les quelques semaines qui suivaient, puis ça s’estompait, jusqu’à la Toussaint, une fois par an donc. Et encore. Il semblait que la mémoire des morts était ailleurs. Ils ont construit de nouveaux quartiers sur les cimetières. Et ils ont détruit tous les clochers.